José Bruffaerts       Ecrivain Public

 

     
 

 
 

Le Pas de Peyrol


 

Autrefois… 

C’était l’époque héroïque du vélo.  La chasse effrénée aux côtes, aux cols et aux monts.  La course à l’échalote.  La ruée aux brevets.  La foire aux tampons humides, la farce des cachets.

Fin juillet 1990, Bernard, le président de l’ACMF, m’envoie une carte vue.  Un paysage sublime !  Un site exceptionnel qui interpelle et qui me souffle : « Voilà un endroit fait sur mesure pour t’éclater, m’fi !».  Bref, la machine à rêver se met en branle.

Deux ans plus tard.  Un train de nuit me droppe en gare de Brive-la-Gaillarde.  Ma première étape, via le bourg médiéval de Salers, me conduit après plus de 150 bornes à Mandailles, à la « Fin du Monde ».  Pour votre gouverne, sachez que naguère la route pour le Puy Mary s’arrêtait là.
Pourquoi cet itinéraire tordu alors que la voie directe s’échappe vers le col de Néronne ?  Elémentaire, mon cher !  Le parcours épingle 5 cols au lieu d’une unité et l’ascension via le col du Redondet est la seule qui se termine par une rampe douce.
Voilà le pourquoi !  OK !  Next, place au texte !
Aussi, bien que le Cantal frissonnât le lendemain sous un ciel chagrin, le Pas de Peyrol rejoignait le panthéon de mes ascensions cyclistes.

Vingt ans plus tard. 

Dominique, mon alter ego, que je proclame secrétaire éternel de l’association des Monts de France – Il n’y a pas de raison que l’Académie française soit la seule à nommer des « Eternels » - se dépense sans compter pour que sa miss dominici soit la première lauréate du challenge.  Ils mettent les bouchées doubles et ils se présentent à Salers au printemps.
Ah, non !  «Allez vous faire voir en Valonnie, mes petiots !» rétorque Bianca Natura en elle-même et elle renvoie mon héros et sa dulcinée à la case départ.  

Mais, pour Dominique, pas question d’en rester à ce que sont devenus les neiges d’antan ?  Lui, il vit la ballade de la dame au temps présent !

Notre « Eternel » organise illico une table ronde à Salers pour l’automne suivant.  Beaucoup d’appelés, peu de candidats présents.  Comme toujours.  Qu’importe la quantité quand la qualité y est !

Dans le désordre, relevons la présence de Claude, le régional de l’étape, l’ex-président du Club des Cent Cols dont la notoriété n’est plus à faire.

Le second de liste se prénomme Martial. L’œil pétillant, la langue déliée, le sourire omniprésent, le Perpignanais chasse tous les lièvres imaginables présents et à venir.  Les monts, les cols, les flèches et il possède même à son palmarès une neuvaine exceptionnelle, une « c(o)uvée » espéciale qui ne s’acquiert qu’après beaucoup de doigté et de nombreux lustres.
Ceusses qui trouvent la feinte auront droit à un coup de rouge au pied du Mont Tauch  offert gracieusement par Martial en personne !
« O tempora, ô mores - O tempora, ô tampax - Pax perpignana ! »
 

Jean-Luc, tout le contraire du personnage précédent, pédale sans faire de pet, en sourdine et sans musique.  Grimpe honnêtement et dévale à fond la caisse. Taiseux, l’œil vif, le Carolo caracole parmi les meilleurs du BIG et  se place en ordre utile dans les Monts de France. Voilà un jeune quinqua qui risque de faire du chemin !  De plus, il a un atout indéniable en la personne de Fabienne.  Elle est la seule pédibus qui chase*¹ un thriller pendant que son homme chasse le BIG.

Stop à la présentation, je m’accorde une petite trêve.

La veille du grand jour, les missi dominici bissent, voire trissent la grimpette de Montpensier.  Un peu plus tard, de concert, ils se dégourdissent les gambettes dans la Banne d’Ordanche.  Rien que pour le fun !  Pour Me faire plaisir !  Tu parles, Charles !  Il s’en est fallu d’un poil pour que, sous un soleil torride,  je me paie une retraite à l’abbaye de Monte à Regret.  En cette fin de saison, des baigneurs batifolaient encore dans la mare de la Banne !
En somme, un jour faste et un De Profundis radieux ! 

De là, nous migrons vers le gîte du Col de Legal où le secrétaire établit son PC.  Les versants de la montagne sont déclinés à tous les verts.  Ça sent bon la fourme du Cantal  qui exhale ses parfums d’estive.    Dominique s’affaire et met au point la stratégie du lendemain. Tous les détails sont réglés comme du papier à musique.  Bref, que dire de plus !   Il fait bon, il fait chaud, ça sent bon l’échafaud.  Pour le plumitif, of course

Enfin !  Nous voilà au pied au pied du géant cantalou.  Le Puy Mary.
Tirant les enseignements du martyre enduré le jour précédent, il importait absolument de modifier la ligne de tir si je tenais à garder un relent de ma superbe.  Aussi, à défaut de jambes, je fais appel à mon caberlot !  Et voilà que La Fontaine me rappelle à son bon souvenir :

"  C’est le cas du kamikaze
C’est l’abc du condamné
Le légionnaire qui veut l’avantage des voyages
Sans s’engager…
Même si l’affaire n’est pas sûre
Ne pas s’enfuir
Ne pas s’en faire.  "

Holà ! Philippe !  Doucement les basses ! 

Arrête, arrête, ne me douche pas
Je t’en supplie ai pitié de moi 

Eh ! Oh ! J’t‘ai pas sonné, ni Patricia d’ailleurs !  C’est au Jean de Château-Thierry que je fais allusion. Sa formule « Rien ne sert de courir, il faut partir à temps » me plaît davantage et présente un triple boni : 
1° je garde la tête haute et mes illusions
2° j’élucubre tout au long de l’ascension
3° je fixe au sommet la bouille des participants pour l’éternité.
 

Après cette escalade de « je », il n’y a plus photo pour situer le chroniqueur.  Scieur en long, scieur en large, scieur en travers, scieur de haut en bas (notez bien que l’intéressé n’a pas encore l’audace de défier les lois de la gravité), scieur tout court, il tartine à bout de souffle, à tous vents.  Sornettes, carabistouilles, vers à taire, il passe toutes les calembredaines à la moulinette.  Écrivaillon à tirage inexistant, sa philosophie est axée sur le posthume. Il n'écrit que pour le plaisir d'admirer ses propres pattes de mouche. Peu lui importe que ses extravagances pseudo sportives soient reconnues par ses voisins! Si elles le sont, tant mieux!  Sinon, tant pis! Aussi, soyez charitables et n'assassinez pas le pisse-copie avant terme! 
Joinville et Commynes sont passés à la postérité, lui, il a le postérieur irrité.  Où est le rapport ?  La selle San Marco de son "Hirondelle" est moins appropriée pour asseoir les idées que celle des haridelles des chroniqueurs.  Avouez qu'il y a de la marge !

Tandis que certains fourbissent leur monture, je fausse compagnie et je pars en éclaireur en direction du col de Néronne.  La pente régulière, sans un à-coup, prend de la hauteur ce qui me permet de contempler non stop toute une variété de paysages: verts pâturages, sombres forêts profondes et chaîne de monts aux croupes arrondies par les vents.  Le parcours est jalonné de vedettes cantaliennes, à savoir les vaches laitières rouge brune.  

       

A Néronne, changement de topo.  La montée facile se métamorphose carrément en faux plat et descend même sur près de trois bornes avant de retrouver la vallée de Falgoux.  Un intermède agréable qui se fait sous le couvert de chênaies.  Après cette cure de santé, le cyclo entre dans le vif du sujet.  En prélude, encore un sursis de trois kilomètres à un pourcentage décent.  Le temps d’examiner que la montagne se redresse comme une citadelle imprenable. Ensuite, à partir du pont, la finale grimpe au ciel.  Des passages dépassent les 15% garantis.
Mon départ précipité m’épargne de me mettre dans le rouge.  Aussi suis-je le premier à pointer au sommet du Pas de Peyrol, le col routier le plus haut du Massif Central !
Dieu que ça fait du bien de faire la course en tête ! A’s’t’heure, j’en ai encore une larme à l’œil !  Un horizon immense, battu par les vents et hérissé de crêtes râpées,  s’étale à mes pieds. Nourris par les eaux de la terre, des ruisseaux quittent le cœur du volcan en étoile et se fraient un chemin à travers les coulées de basalte pour creuser les différentes vallées de Falgoux, Cheylade, Maronne et Mandailles.  Avouez quand même que je cause bien quand je m’applique un brin !  

Ce carrefour est le point de rendez-vous obligé du Cantal.  Des « Ancêtres » se hissent au col dans un concert de pétarade, les badauds crapahutent  sur les escaliers du Puy Mary, des cyclos surgissent de par les trois accès.  Les uns font la file au cabinet d’aisances, d’autres s’engouffrent dans le « bar-tabac souvenirs ».  Bref, y’ a du monde au balcon. 

Sur ces entrefaites, je perçois une voix qui me hèle.  Ne voilà t’il pas que Martial me sourit de toutes ses dents !  Mais, par où donc est-il monté, ce diable ?  Ses bielles pètent donc la santé tout comme son discours !  Il n’y a pas de doute, le Perpignanais respire la jeunesse personnifiée.
Ensuite, c’est Claude qui se présente au sommet.  Jean-Luc n’est pas bien loin suivi à la pédale par la jubilaire, tout de noir vêtu en ce jour de noce.*²
Le secrétaire des Monts de France, qui cumule aussi le titre de président d’honneur du BIG, ferme la marche à deux longueurs.  Je subodore que c’est pour des raisons de sympathie parce que je vous assure que je n’ai jamais eu droit personnellement à ce régime de faveur. Je ne suis pas prêt de lui pardonner son coup de bluff à la Abdoujaparov au sommet du Menez Hom ! 

A propos, il est temps de présenter les « Missi dominici ». Dominique (♂) est au bas mot triple lauréat et sa moitié, Dominique (♀) devient la première féminine à boucler le challenge des Monts de France.  Un beau cadeau d’anniversaire qu’elle s’offre  pour la saint-Faust.  Caresserait-elle le rêve de défier l’inaccessible montagne pour l’éternité, comme le lui propose Méphistophélès ?  Allez savoir ! 

« L’Eternel », c’est mon copain.  C’est le meilleur !  Avec lui, je rentre toujours gagnant.  L’aventure fleure toujours bon, même quand le lisier dégouline de nos basques !  Aussi n’en dirais-je pas plus !  Point !  Tu veux ou tu veux pas, c’est kif-kif !
J’n’y peux rien, faut bien que j’étrenne ma nouvelle brosse à reluire !
Quant à la Miss dominici, la mitan de mon autre moi, elle partage depuis 6 ans déjà les frasques de son compagnon.  Quel couple ! J’ai rarement rencontré une association sportive aussi harmonieuse.  Leur synchronisme et leur souplesse de pédalage m’éblouissent. Quel délice pour les yeux quand le regard suit la délicate rotation des chevilles des intéressés ! C’est quasi musical, mes loutes.  Fascinant !  Chavirant ! 

Photo de groupe.  Ensuite, poursuite gratuite pour le retour à la case Salers. Là, Dominique squatte le premier muret venu pour sabrer le champagne et ce, en l’honneur de la jubilaire et nouvelle lauréate des Monts de France.
Comme d’hab, la table ronde des MdF s’apothéose en une fiesta dans la cité qui affiche un décor de cape et d’épée : belles demeures « Renaissance » flanquées de tourelles à toits de lauze, maisons à échauguette, rues aux pavés d’antan, etc.
Toute l’équipée se retrouve donc à l’Auberge des Templiers pour une ripaille auvergnate.
Ensuite, alors que les régionaux s’en retournent at home, les irréductibles Gaulois du nord s’en vont assurer leur transit sur les pentes du col de Legal.  Une façon comme une autre pour faire de la place pour le bolo du soir. 

Voilà qui met un point final à mon exercice de style.  Or, comme ma prose avec l’âge explose,  mon prose de plus en plus s’expose !   Néanmoins, que ça plaise ou non, c’est le cadet de mes rous… !  Moi, j’y ai pris mon pied en vous racontant cette escapade mijotée dans l’état second des petits matins, le moment idéal où la semi conscience me susurre les plus belles histoires.  Au moment précis où la bourse cote à la hausse ! 

Un dernier mot ! Il serait de bon ton de considérer ce compte-rendu comme un bouquet de pensées en complément du magnifique foulard en tulle zéphyr orange offert par Jean-Luc et Fabienne à « Domini vosbicum », la reine et lauréate de la journée.

Habemus mamam Francorum montes ! 
 

Fabienne aura certainement déjà cultivé les orchidées de Miss Blandish de James Hadley.

*² Note pour la jubilaire : j’ai écarté une allégorie d’un autre thriller qui risquait d’être mal interprétée par un lecteur rigoriste ou un chicanier.

Automne 2013

                              

bruffaertsjo@skynet.be

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